Banque Centrale du Congo – André Wameso, gouverneur ou influencer ? : le buzz ne stabilise pas le franc congolais

Le spectacle est permanent, les caméras sont fidèles et les communiqués de presse rivalisent d’emphase. À la tête de la Banque Centrale du Congo (BCC), l’heure ne semble plus être à la rigueur austère des grands argentiers, mais aux projecteurs de l’actualité. Pourtant, derrière les sourires de circonstance et la mise en scène des gestes administratifs les plus anodins, une réalité chiffrée et implacable rattrape la nation : le franc congolais tangue, l’inflation ronge le panier de la ménagère et la souveraineté monétaire de la République démocratique du Congo s’effrite chaque jour un peu plus.

Sous la direction de son gouverneur, André Wameso, l’institution au cœur de la politique macroéconomique nationale semble avoir confondu ses missions régaliennes avec celles d’une agence de relations publiques.

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La BCC n’est pas une agence de prestige institutionnel

Un citoyen congolais, qu’il soit entrepreneur à Kinshasa, agriculteur au Kivu ou fonctionnaire à Lubumbashi, ne paie pas l’impôt pour s’offrir le spectacle d’un gouverneur de banque centrale célébrant en grande pompe le lancement d’un site internet. Il ne finance pas les caisses de l’État pour que la BCC organise des campagnes de divertissement afin que les Congolais élisent « le plus beau billet du pays ». Il n’attend pas d’une autorité de régulation qu’elle multiplie les consultations publiques stériles ou qu’elle transforme chaque acte de routine administrative en événement de communication standardisé.

Une banque centrale n’existe pas pour soigner l’image de ses dirigeants ni pour construire un prestige institutionnel de façade. Sa raison d’être est autrement plus lourde, plus grave, plus essentielle : elle existe pour penser la monnaie, organiser la confiance des agents économiques, discipliner avec fermeté le système financier et anticiper les mutations structurelles susceptibles d’influencer le coût du crédit, la circulation de la valeur et la structure productive de l’économie réelle.

Lorsque le garant de la monnaie déserte le terrain de la réflexion stratégique pour occuper celui de la gesticulation médiatique, c’est toute l’économie nationale qui navigue à vue. Pendant que les caméras s’allument, la parité du franc congolais face aux devises étrangères continue de subir les pressions du marché parallèle, faute d’une véritable politique de stabilisation et de défense de notre monnaie.

La dérive thérapeutique : une banque pour chaque maladie économique

Face aux maux profonds qui asphyxient l’appareil productif congolais, la réponse de la gouvernance actuelle brille par son simplisme. L’approche semble consister à créer une institution bancaire thématique pour chaque pathologie économique identifiée. À court d’idées structurelles, on empile les décrets et les annonces : une banque pour l’agriculture, une banque pour l’industrie, une pour les PME, une pour les jeunes, une pour les femmes… À ce rythme effréné, la RDC disposera bientôt d’une banque pour chaque maladie, chaque symptôme et chaque caprice de son économie.

Qu’on ne s’y trompe pas : la spécialisation du crédit n’est pas en cause en soi. Ce qui inquiète profondément les analystes et les praticiens du droit bancaire, c’est la substitution d’une accumulation d’étiquettes institutionnelles à une architecture cohérente du crédit, du risque et de l’investissement.

Créer des coquilles vides ou des structures cloisonnées ne résoudra jamais le problème structurel de l’accès au capital en RDC. Sans une vision globale de la liquidité, sans mécanismes d’absorption des risques et sans incitations pour le secteur bancaire privé, cette prolifération d’enseignes publiques ne sert qu’à nourrir le narratif politique d’une action qui, en réalité, reste à démontrer.

Le fiasco de la dédollarisation

L’illustration la plus flagrante de cette méthode impulsive remonte au mois d’avril. André Wameso et la Banque Centrale du Congo avaient alors fièrement fixé le cap : réduire drastiquement l’usage des devises étrangères en espèces, pousser les transactions vers les circuits scripturaux et numériques, formaliser à marche forcée les échanges et réordonner progressivement la circulation monétaire.

Sur le papier, l’intention pouvait se défendre. Sortir la RDC de l’étau de la dollarisation est une nécessité historique. Cependant, la méthode employée a révélé des failles béantes, à commencer par une base juridique hautement contestable. Une transformation macroéconomique d’une telle ampleur dépasse largement ce qu’une banque centrale peut imposer unilatéralement par simple décision administrative. Elle engage la politique fiscale de l’État, le commerce national et les libertés économiques individuelles.

Plus grave encore, André Wameso aurait confondu le décret et la réalité du terrain. Une réforme de cette envergure ne se décrète pas depuis un bureau climatisé ; elle exige une infrastructure technique et logistique colossale :

  • une infrastructure de paiement robuste, capable d’absorber des millions de transactions quotidiennes sans interruption ;
  • une interopérabilité réelle et sans couture entre les banques commerciales, les opérateurs de télécommunications (Mobile Money) et les fintechs ;
  • une tarification supportable pour les populations à faibles revenus, afin que le passage au numérique ne se transforme pas en taxe déguisée ;
  • des règles de règlement claires et opposables en cas de litige bancaire ;
  • des solutions hors connexion (« offline ») pour un pays où le taux de pénétration d’Internet et la stabilité du réseau électrique restent un luxe ;
  • une protection crédible du consommateur contre les fraudes cybernétiques et les abus de frais de gestion ;
  • des mécanismes de liquidité permanents et un dispositif concurrentiel suffisamment solide pour empêcher la captation du système par quelques gros acteurs.

En imposant des mesures coercitives sans s’assurer de l’existence de ces prérequis, la BCC a mis la charrue avant les bœufs, jetant le trouble chez les opérateurs économiques et démontrant une méconnaissance grossière des réalités informelles de notre économie.

Une méthode immuable : on filme d’abord, on réfléchit ensuite

Les preuves d’un manque de vision à long terme ne font que s’entasser. Le communiqué d’avril n’apparaît plus aujourd’hui que comme une simple maladresse de communication isolée. Il révèle une méthode systémique de gouvernance : on annonce d’abord, on célèbre ensuite, on mobilise les caméras, puis, seulement après, on commence à mesurer avec effroi les implications concrètes de ce qui vient d’être décidé.

Cette politique du fait accompli médiatique expose l’économie congolaise à une instabilité chronique. Le gouverneur Wameso pourra bien revenir d’Istanbul, de Washington ou de Paris avec une énième « feuille de route » négociée à grands frais dans les salons internationaux. La question fondamentale demeure : la Banque Centrale du Congo a-t-elle réellement besoin d’une carte supplémentaire ou a-t-elle enfin besoin d’une véritable intelligence institutionnelle ?

Penser la route avant d’imposer la destination

Le rôle d’un gouverneur de banque centrale n’est pas de courir après l’actualité, mais de la devancer par la stabilité et la rigueur. L’intelligence institutionnelle aurait exigé de comprendre que la route devait être pensée, balisée et construite avant que la destination ne soit imposée de force à toute une économie.

Pendant que la direction de la BCC peaufine ses éléments de langage et ses visuels de communication, le franc congolais paie le prix fort de cette vacuité stratégique. Les gesticulations de Wameso ne stabilisent pas notre monnaie ; seules les réformes structurelles, la discipline du système financier et la restauration de la confiance peuvent y parvenir.

Jojo Moke

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