CHRONIQUE – Kinshasa : les antivaleurs gouvernent la rue

Il fut un temps où l’autorité de l’État imposait le respect. Aujourd’hui, dans plusieurs communes de Kinshasa, les antivaleurs semblent dicter leur loi. Les décisions existent, les arrêtés aussi, mais leur application reste trop souvent un vœu pieux. Résultat : le désordre s’installe, gagne du terrain et finit par devenir la norme.

Les autorités urbaines ont pourtant multiplié les annonces contre les nuisances sonores. Sur le terrain, la réalité demeure préoccupante. Des bars, des terrasses et des débits de boissons diffusent de la musique à plein volume, du matin jusqu’au soir, parfois au mépris total de la tranquillité des riverains. Les malades en souffrent, les élèves peinent à étudier et les familles sont contraintes de vivre dans un vacarme permanent.

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À cette pollution sonore s’ajoute une autre réalité tout aussi préoccupante : les débits de boissons se multiplient à chaque coin de rue et fonctionnent tout au long de la journée. Aux abords de certains de ces établissements, des groupes de jeunes consommeraient du chanvre ou des produits à base de chicha sans être inquiétés. Le spectacle tend à se banaliser, comme si l’inaction des pouvoirs publics finissait par normaliser l’anormal.

Le phénomène de la prostitution prend également des proportions alarmantes. Dans plusieurs quartiers, de jeunes femmes exerceraient ouvertement, sans discrétion apparente et sans que des mesures d’encadrement soient toujours visibles. Cette situation soulève des interrogations : où sont les services chargés de l’accompagnement social ? Où est passée la volonté politique de protéger la jeunesse et de répondre aux difficultés sociales qui touchent les quartiers de la capitale ?

Pendant ce temps, les voleurs continuent de sévir dans plusieurs secteurs de Kinshasa. Les citoyens vivent dans l’angoisse : téléphones arrachés, sacs emportés, agressions répétées. Les plaintes se multiplient, mais les réponses tardent parfois à se faire sentir. L’insécurité gagne du terrain là où l’autorité semble reculer.

Le plus inquiétant reste peut-être l’attitude de certains bourgmestres. Nombre d’entre eux paraissent davantage préoccupés par leurs intérêts personnels que par la gestion de leurs municipalités. Le contrôle démocratique est parfois perçu comme une menace plutôt que comme un mécanisme normal de redevabilité. Les conseillers municipaux, pourtant appelés à contribuer au suivi de la gestion locale, sont parfois traités comme des adversaires. Certains bourgmestres refuseraient même de rendre compte de leur administration. Une telle attitude fragilise davantage la gouvernance de proximité.

Or, sans redevabilité, il ne peut y avoir de bonne gestion. Sans contrôle, il ne peut y avoir de discipline. Et sans sanction face aux manquements établis, l’autorité perd de sa crédibilité.

Kinshasa est aujourd’hui une mégapole qui grandit à une vitesse vertigineuse. Mais son expansion géographique contraste avec le recul apparent de l’ordre public. La ville s’étend, les constructions se multiplient et les quartiers se densifient. Pourtant, les repères civiques semblent s’effriter chaque jour davantage.

Comment espérer assainir les mœurs lorsque les décisions publiques ne sont pas appliquées ? Comment restaurer l’autorité lorsque ceux qui sont chargés de faire respecter la loi ferment les yeux sur les infractions ? Comment bâtir une capitale moderne lorsque l’impunité semble s’installer durablement ?

Le véritable défi de Kinshasa n’est plus seulement urbanistique. Il est aussi moral et institutionnel. La capitale a besoin de routes, d’éclairage et d’infrastructures. Mais elle a surtout besoin d’une autorité publique efficace, de discipline collective et de responsables exemplaires.

Car lorsqu’une ville tolère le désordre, les antivaleurs cessent d’être de simples exceptions : elles risquent de devenir un système.

Et lorsqu’elles deviennent un système, c’est toute la société qui finit par en payer le prix.

YAMAINA MANDALA

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