La mort de la chronique musicale en RDC (Chronique) 

On les appelle encore «chroniqueurs musicaux». Mais au fond, le sont-ils vraiment ? La question mérite d’être posée tant le paysage médiatique musical congolais donne aujourd’hui l’impression d’avoir troqué l’analyse contre l’allégeance, la critique contre la complaisance, la musicologie contre le vedettariat.

Il fut un temps où le chroniqueur musical occupait une place de prestige dans l’écosystème culturel congolais. Son rôle ne consistait ni à compter les villas des artistes, ni à inventorier leurs véhicules de luxe, encore moins à relayer leurs querelles personnelles. Il était un observateur averti, un analyste rigoureux, un passeur de savoir capable d’expliquer une œuvre, de décortiquer une mélodie, d’interpréter un texte, et de situer une chanson dans son contexte social, culturel ou politique.

Thank you for reading this post, don't forget to subscribe!

À l’époque du Zaïre, le chroniqueur musical inspirait le respect parce qu’il maîtrisait son sujet. Sa parole était écoutée, parfois redoutée. Les musiciens eux-mêmes craignaient son verdict parce qu’il portait un regard critique sur leur production artistique. Lorsqu’un album sortait, le débat portait sur la qualité des arrangements, la richesse des textes, l’originalité des compositions ou l’évolution stylistique de l’artiste. La musique occupait le centre de la discussion.

Aujourd’hui, malheureusement, la situation semble avoir radicalement changé.

Une nouvelle génération de chroniqueurs a progressivement abandonné le terrain de l’analyse pour investir celui du sensationnalisme. Les émissions consacrées à la musique ressemblent de plus en plus à des magazines de faits divers et de divertissement. On y parle davantage du patrimoine immobilier des musiciens que de leurs créations. On connaît le nombre de voitures de tel chanteur, le montant présumé de ses cachets ou la valeur de sa montre, mais on est incapable d’expliquer la structure harmonique de son dernier morceau ou la portée culturelle de son œuvre.

Le plus inquiétant est que cette dérive ne s’arrête pas à la superficialité. À force de devenir les porte-voix attitrés de certains artistes-musiciens, nombre de chroniqueurs ont cessé d’être des observateurs pour devenir des militants. Ils ne commentent plus la musique: ils défendent des camps. Ils ne critiquent plus les œuvres: ils protègent des intérêts. Ils ne servent plus le public: ils servent des vedettes.

Cette proximité excessive entre chroniqueurs et musiciens a engendré une conséquence particulièrement néfaste: la multiplication des conflits dans le milieu musical congolais. Chaque artiste dispose désormais de ses soutiens médiatiques. Chaque polémique est amplifiée. Chaque désaccord est transformé en guerre ouverte. Chaque rivalité artistique devient une bataille personnelle alimentée quotidiennement sur les plateaux et les réseaux sociaux.

Or, pendant des décennies, la musique congolaise a produit de gigantesques talents sans sombrer dans ce climat permanent d’hostilité. Les divergences existaient, certes, mais elles ne constituaient pas le principal carburant du débat musical. Les chroniqueurs de l’époque contribuaient davantage à élever le niveau de la discussion qu’à exacerber les divisions.

Le paradoxe est frappant: jamais les moyens de communication n’ont été aussi nombreux, mais jamais le contenu n’a semblé aussi pauvre. Plus les plateformes se multiplient, plus la réflexion se raréfie. Plus les micros se tendent, moins l’analyse se fait entendre.

Pourtant, la chronique musicale ne devrait pas être une cour royale où le chroniqueur joue le rôle de vassal et le musicien celui du souverain. Elle devrait être un espace de critique, de pédagogie et de valorisation du patrimoine culturel. Le chroniqueur n’est pas censé applaudir systématiquement. Il doit éclairer, interpréter, contextualiser et parfois contredire.

Le Congo a besoin de retrouver de véritables critiques musicaux, pas des agents de communication déguisés en chroniqueurs. Car lorsqu’une société perd sa critique, elle perd aussi sa capacité à progresser. Et lorsqu’une musique n’est plus analysée, elle finit souvent par être seulement consommée.

La grandeur de la rumba congolaise et de toutes les expressions musicales du pays mérite mieux que des batailles d’ego relayées à longueur de journée. Elle mérite des chroniqueurs capables de parler des œuvres avant de parler des hommes, de célébrer le talent avant la fortune, et de servir la culture avant les intérêts particuliers.

Au risque de déplaire, il faut le dire: la renaissance de la musique congolaise passera aussi par la renaissance de la critique musicale.

Car un chroniqueur qui ne critique plus n’est plus un chroniqueur. Il n’est que le porte-parole d’un artiste-musicien.

YAMAINA MANDALA

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *